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Difficile de
retracer clairement l'évolution historique de ce métier séculaire.
Peu de documents subsistent et les vestiges retrouvés sont rares.
Pour réunir quelques éléments de réponse, il faut faire appel
à la mémoire vivante : les tuiliers en activité connaissent les
vieilles techniques et les anciens à la retraite se souviennent.
Les maires de Morizès et de Gironde sur Dropt se sont aussi intéressés
au phénomène.
Commençons
par la base, le visage géologique de cette vallée du Dropt où
se concentrent depuis toujours les tuileries de la région. A l'ère
tertiaire (entre 25 et 40 millions d'années), le sous-sol du Haut
Entre-deux-Mers actuel était recouvert par la mer. En se
retirant, elle a déposé des matériaux argilo-sablonneux
carbonatés, les molasses. Il en existe deux types, la molasse de
l'Agenais et la molasse du Fronsadais, plus ancienne.
Entre
Monségur, Gironde sur Dropt et Eymet, l'argile (composante de ces
deux molasses) recouvre en grande partie les plateaux calcaires.
Ce n'est pas de l'argile pure, elle est sablonneuse. C'est cette
" mauvaise qualité " de terre qui va permettre son
exploitation.
Pas de
tuileries sans rivières
Peu à peu, l'activité s'organise et les premières
tuileries apparaissent, avec l'explosion de la demande, notamment
celle de Bordeaux. L'expansion de la capitale girondine a eu une
influence directe sur l'industrie de la terre cuite. Elle-même
friande de terre cuite, elle commerce activement avec le monde
entier grâce à son port.
Comme
Bordeaux, Gironde et Morizès doivent beaucoup à leurs fleuves,
le Dropt et la Garonne. Gironde sur Dropt et Morizès sont situés
aux confluents de ces deux voies navigables et en amont de
Bordeaux. D'une manière générale, tous les charrois lourds
jusqu'au XVIIIe siècle compris se faisaient de préférence par
voie d'eau ; et lourds, tuiles et carreaux le sont !
Au
18° siècle, on dénombre un port à Gironde sur Dropt et trois
points d'embarquement à Morizès (port de Barbe, Gademole et
Labarthe). Certaines tuileries ont leur propre quai en bois (le
pas).
A
la tuilerie Carlier, une des plus importantes de la région
mais fermée aujourd'hui, un chariot sur rail achemine la
marchandise depuis le four jusque dans les gabarres.
Sur ces
bateaux en bois typiques de la région, tuiles, briques et
carreaux partent vers Bordeaux et aussi vers l'étranger. Alger
notamment, où l'on apprécie le travail des tuiliers de Gironde.
Mais
le Dropt ne se laisse pas dompter facilement et l'histoire de sa
navigation est sinueuse. Des dizaines de projets ont vu le jour
pour le rendre navigable dans des conditions acceptables pour les
derniers siècles. Ils sont souvent tombés à l'eau.
Pour
transporter des marchandises, il faut équiper le Dropt d'écluses,
mais les investissements sont lourds et les travaux sont souvent
abandonnés. Tout au début du 19e siècle, on invente même une
machine à treuiller les gabarres, pour enjamber les barrages (il
y en a 20 sur le Dropt entre la Garonne et Eymet). Délaissée également
pour cause de non-rentabilité, la machine est remplacée par un
nouveau projet d'écluses. Mais, l'arrivée du chemin de fer
enterre définitivement la batellerie du Dropt.
Malgré ces
soubresauts, l'activité fluviale sur le Dropt était très liée
au transport de la production des tuileries. Carreaux et tuiles
continuent à emprunter les voies fluviales jusqu'en 1918.
Les ateliers les plus proches de la Garonne ont d'ailleurs résisté
plus longtemps que les autres.
C'est
au 19e siècle que l'activité est à son apogée. En 1880, on dénombre
160 ouvriers tuiliers, uniquement à Gironde sur Dropt : 120
hommes et 40 femmes. Une trentaine d'enfants participait également
à la fabrication. Les hommes étaient payés 3 à 5 francs par
jour, les femmes 2 à 2.5 francs par jour.
Tuiliers
et agriculteurs
Jusqu'à l'arrivée des fours à gaz à la fin du 20°
siècle, les fours ne fonctionnent pas toute l'année. On ne façonne
les tuiles et les carreaux qu'entre avril et septembre car la
terre, une fois moulée, doit sécher avant de passer au
four.
Ce séchage
se fait par terre, à l'air libre, dans des prairies prévues à
cet usage. La marchandise est ensuite stockée dans des séchoirs,
sur des clayettes.
Que
ce soit dans les prés ou sur les clayettes, le séchage ne peut
avoir lieu qu'en saison, hors gel. En effet, l'argile craint le
gel, capable de détruire toute une production.
Du coup, on a donc d'autres activités en saison froide. D'abord,
on prépare la prochaine production : extraire l'argile et stocker
le bois pour le four. Et bien- sûr, on travaille aux champs,
notamment à la vigne où on a besoin de bras pour la
taille.
Chaque
agriculteur était tuilier ", affirme Didier Callede, le
maire de Gironde sur Dropt. Cette double activité est tout à
fait typique.
Tuiliers
ou fabricants de carreaux de Gironde ?
Deux produits pour le même métier, les mêmes techniques. "
Les carreaux de Gironde ne sont arrivés que bien après les
tuiles. Lorsque est apparue la notion de confort dans les maisons,
les carreaux ont remplacé la terre battue ", estime Didier
Callede.
Modernisation
Très peu d'informations subsistent sur les fabricants de carreaux
de Gironde au 20e siècle. Ce qui est sûr, c'est que l'activité
s'est considérablement ralentie. Entre le début et la fin du siècle,
on est passé d'une centaine de tuileries à quatre, sur les deux
communes les plus actives.
Avec les
nouvelles normes européennes de cuisson à 1100° minimum (au 18e
on montait à 900° en moyenne), seuls le savoir-faire local et la
nature de la terre ont permis aux tuiliers de continuer. En effet,
certaines terres ne supportent pas de telles températures
".
Dans les années
80, les fours à gaz sont apparus. Plus petits, ils fonctionnent
une à deux fois par semaine. Des séchoirs électriques ont
permis d'étaler la production sur toute l'année, mais le gel
reste la hantise des tuiliers.
Aujourd'hui,
on voit apparaître d'autres utilisations de ce savoir-faire. Un
designer industriel de la région, Philippe Richert, a eu l'idée
de concevoir du mobilier urbain en terre cuite et notamment des
bancs publics. "
Ce
qui m'intéressait, c'était l'extrême simplicité de mise en
oeuvre : les gestes sont faciles à apprendre. Quant à
l'outillage, il est rudimentaire et peu coûteux ".
A
Gironde sur Dropt, une dizaine de bancs mi-terre cuite mi-bois
habillent le village et d'autres projets sont en cours comme des
poubelles publiques. " Cette activité traditionnelle permet
beaucoup de liberté même s'il faut respecter les contraintes
physiques de l'argile. Mais il y a aussi le savoir-faire des
tuiliers qui font preuve d'une grande capacité d'adaptation
".
Pour ses projets, Philippe Richert travaille avec la tuilerie
Storme-Prouvost de Gironde sur Dropt. |